Le tableau à lui seul vaut le voyage. J’appréhende le contact avec cette œuvre. Elle réveille des choses douloureuses en moi, un ressenti familial.

La majorité des gens semblent tendus. On le perçoit à leur démarche raide et rapide. Ils ne s’arrêtent pas devant « la jeune fille à la fenêtre » de Dali. Ils sont pressés d'arriver. Ils vont vers un rencontre qu'ils pressentent confusément comme exceptionnelle.

Le tableau est monumental. Il occupe une pièce entière de 70 mètres carrés. Il est seul. Il est immense. Le silence est de mise, les mots sont importuns, la tension perceptible.

L’œuvre de Picasso tranche avec tout ce qu’il a fait auparavant. C’est une œuvre novatrice qui ressemble à une bande dessinée macabre.

Dans un espace clos comme une arène et obscur - seule une ampoule éclaire la scène -, comme pris au piège, des femmes, des enfants, des animaux sans défense succombent à la folie meurtrière des hommes.

La scène est très dynamique et très sobre. Picasso connaît la force du noir et du blanc. Les corps sont tordus, déformés, défigurés par la douleur. Les animaux, le cheval, le taureau brament au firmament. Une femme tient son enfant mort dans les bras et son attitude est similaire à celle du cheval : gueule ouverte bramant vers les cieux.

C’est un monde où l’homme dans sa douleur se confond avec le monde animal.
C’est un monde où Dieu est absent, où l’être humain est livré à lui-même seul, petit, minuscule, pris au piège, comme le taureau dans l'arène, sans défense devant la barbarie humaine.

C’est un monde où toutes les croyances s’écroulent : la foi en Dieu, la foi en l’être humain. L’homme est un loup pour l’homme. Jamais ce poncif n’aura eu autant de sens.

Picasso nous parle de l’humanité qui a perdu la lumière. Picasso nous parle de l’homme qui a perdu l’essentiel : l’amour du prochain. En cela la contemplation de ce tableau est une expérience mystique et il rejoint ce que nous disent les grands courants religieux : « aimez-vous les uns les autres ».


La femme qui pleure Picasso

Et puis, et puis il y a dans une pièce adjacente, toutes les ébauches de l’œuvre que je suis pas à pas, toute la créativité du Maître, étalée devant mes yeux étonnés, tout ce labeur, tous ces atermoiements, toutes ces hésitations pour atteindre la perfection.

La femme qui pleure dans le tableau, anéantie, en tenant son fils mort dans les bras a été dessinée des dizaines de fois…et je tombe en arrêt devant l’un des nombreux dessins…il me parle parce qu’il exprime la douleur de l’âme avec un économie de moyens géniale. Des yeux chavirés en forme oblongue, comme deux larmes. Deux clous traversent la joue pour se planter au coin de l'oeil, des étoiles qui simulent des éclats d'obus, la "mater dolorosa" revisitée par le grand Picasso, la douleur de l’être humain saisie à son paroxysme...

Toute la créativité de l’artiste est là, un coup de crayon admirable, sans retouches, qui atteint le but pour l’éternité.
Toute la bande dessinée moderne semble découler du trait génial de Picasso. Je me trompe peut-être, mais je sors de la pièce éblouie. J’emporte à jamais cette vision d’humanité. Cette femme qui pleure est en moi. Elle m’a parlé. Je suis cette femme qui pleure…et Pablo est le plus grand peintre de tous les temps. Il disait : « je ne cherche pas je trouve ». Je le trouvais présomptueux.

À présent je sais pourquoi : Picasso avait la grâce, un don inexplicable pour dire l’indicible, pour repousser toujours plus loin les ténèbres.

J. G. Riquelme 3/07/2008