Nombras el agua, niña
y el agua brota, no sé donde,
baña la tierra negra,
reverdece la flor, brilla en las hojas
y en húmedos vapores nos convierte.

No dices nada, niña
Y nace del silencio
la vida en una ola
de música amarilla;
su dorada marea
nos alza a plenitudes,
nos vuelve a ser nosotros, extraviados

¡ Niña que me levanta y resucita !
¡ Ola sin fin, sin limites, eterna !

Octavio Paz
in Libertad bajo palabra
Fondo de cultura económica 1985
Ecrivain mexicain (Prix Nobel de littérature) ✝ en 1998.
Immense poète et essayiste (Cf : le labyrinthe de la solitude)

Fillette

Tu nommes l'arbre, fillette
Et l'arbre croît, lent et plein
noyant les airs.
vert éblouissement,
jusqu'à ce que vert soit notre regard.

Tu nommes le ciel, fillette
Et le ciel bleu, le nuage blanc,
la lumière du matin,
se logent dans le coeur
jusqu'à devenir ciel et transparence.

Tu nommes l'eau, fillette
Et l'eau jaillit, je ne sais où,
elle baigne la terre noire,
reverdit la fleur, brille sur les feuilles
et nous change en humides vapeurs.

Tu ne dis rien, fillette
Et naît du silence
la vie dans une vague
de jaune musique;
sa houle dorée
nous élève vers des plénitudes,
nous rend à nous-mêmes, égarés.

Fillette qui me soulève et me ressuscite
Vague sans fin, sans limites, éternelle !

Octavio Paz
in "Liberté sur parole"


Je relis ce poème et je le trouve toujours aussi exceptionnel à plus d'un titre.

Certes, c'est un poème d'amour, un des plus beaux poèmes d'amour qu'il m'ait été donné de lire. Quelle femme ne voudrait s'identifier à cette femme-enfant, cette petite fée qui possède un pouvoir magique d'enchanter le monde ?

Le choix du vocable -Niña- empreint d'une tendresse infinie, ouvre tout grand les portes du monde enchanté de l'enfance, sa répétition créant un ryhme incantatoire, de vénération, d'ordre quasiment mystique.

On admire le tour de force de la dernière strophe où le poète ose s'aventurer sur les terres risquées de l'érotisme sans pour autant briser la candeur de l'enfance.

Certes un poème d'une puissance poétique sans égal mais aussi un poème qui se lit au second degré et c'est ce qui lui confère toute sa profondeur : car en faisant de l'enfant la prêtresse des mots, Octavio Paz avec une grande subtilité amorce une réflexion sur l'acte de création par la parole et le silence, son pendant inéluctable.