Extrait de "Terre prochaine" In "Poème du Sud"


...
Ami de la poésie
Il faut parfois
laisser croître l'ombre de tes bras
sur la terre dénudée
pousser de la montagne
une armure sans poids
et cheminer de la nuit à l'aube
du fond de la mer et de la nuit
du fond de la nuit et de la ville

la lumière de la mer
a écaillé les portes et les murs
la peinture des wagons
les couleurs de la terre prochaine

La perspective montre
Le voisinage de l'étonnement
la céramique antique des coteaux
les chemins mal tracés
et par-delà le rire
du semeur des mouettes
et l'éclat des vagues d'obsidienne :
la parole défaite
et le geste fugace.
Partout la ville alors se cache
comme le blé du poème.

Il faut lever un candélabre
parmi les stalactites ;
marcher sous le feuillage en émoi des clochers
illuminer le champs d'épandage
d'où surgissent les béquilles
du mendiant de la mer
couvertes de coquillages tropicaux.

Et les chambres les escaliers
les banques les cuisines les caves
les dortoirs inondés
où la lumière pourrit comme le vin.

Il faut monter aux mansardes
tapissées de soleil
pour écouter une voix ancienne
de forêt et de houle
qui tourne parmi les oiseaux

Et dormir dans la mémoire de la plage
dans l'éloignement et le voisinage
où le bateau échoué et la coquille
rêvent les mêmes rêves sans images
de l'algue calcinée et de l'étoile

Où est la voix
le corps et l'ombre
le visage et le sourire
et les lèvres
modelées par d'infimes secrets ?
Et le bateau qui sombre
le bateau qui sombra
parmi les décombres du soleil antique
algues de bronze vert
et le vol des mouettes solennelles ?

Reconnaissables
entre les wagons rouillés du faubourg
ferroviaire
dans les cours industrielles
imbibées de pétrole
dans les entrepôts des douanes
parmi les chargements clandestins
et les ancres tordues
rongées par les coraux.
Là où l'asphalte
recouvrira les adieux
où le dernier tremblement de terre
rompit les degrés submergés.

Tu as souvent navigué
dans ce navire démantelé
à la dérive.
Tu connais la coque de bois oscillante
le mascaron au front fendu
et le spectre des voiles
aboyant dans le brouillard
lorsque tu reviens chez toi du fond
de la mer
aveuglé par les vagues miraculeuses
dans le désordre de la houle.
Lorsque tu reviens en titubant
les bras ouvert
accrochés aux fils de la lune.
Lorsque tu montes de la mer à ta maison
à l'aube
couvert d'étoiles de mer.
...

Traduction de "terre prochaine" qui ouvre le recueil : Roger Caillois.

Poème du Sud de Luís Mizón
traduit par Roger Caillois et Claude Couffon
©Editions Gallimard. 2001.


Méditerranée par une après-midi quasi déserte et lumineuse de février par el duende