Grand-père



grand-père a ri à l'hôpital où il mourait



je venais simplement de débouler guitare au dos comme Kurt Cobain



il m'a dit : pas la peine de venir là...



il a rajouté : t'as bien mieux à faire dehors !



je n'ai pas répondu, bien sûr...



j'avais juste dix-sept ans et la vie qui bouillait dans les chaussures



j'y repense la trentaine passée et me dis qu'il plaisantait pas ou plutôt : plaisantait sérieux !



grand-père devait se sentir mourir mieux ou peut-être qu'il se sentait mourir... moins ! de me savoir debout ! dehors !



ou plus exactement : au fond d'une cave... à fomenter de tout mon corps un raffut digne avec les potes !



et plus que de raison éparpiller un vent brûlant de notes en guerre ! fausses il se peut pour la plupart... mais fulgurantes ! et habillées de houle !



oui, grand-père mourait moins je le sentais je le sens plus que tout maintenant ici



de savoir le petit en marche ! en train d'agiter dans son cri le mot futur !



plutôt que rester là des heures, anxieux à touiller dans la purée blême encore et rien trop faire de mieux du jour qu'éviter le ballet des blouses et médecins fabuleux qui l'emmerdaient...



allez va ! fous le camp gamin ! mets du vin dans tes notes ! et le feu à ta voix ! mets des couleurs dans le désert ! un Trafalgar de rythmes rock où tu voudras ! mais pas d'escale ici surtout ! et la coulée des violons, non merci... les violons, ça ira...



j'aime à penser que frère Rabelais était assis à son chevet dans cet hosto



j'aime à penser le doux orgueil de ce rire franc... ce rire-tempête qu'il savait conserver à ses pires heures !



grand-père ce jour-là m'invitait à vivre fort ! à vivre bien plus fort que lui encore !



cela se pourrait qu'un de mes vers parfois... un seul pas plus... mais vraiment pas n'importe lequel : un des plus vifs et fluides ! entré dans la nuit comme une graine en terre...



cela se pourrait que ce vers seulement réponde à son rire et l'honore ?

le site de Laurent Bouisset