Tu m'aimes à ta façon. Je suis ta chose, ton objet de plaisir privilégié. Nul regard concupiscent n'a le droit de venir se poser sur ma chair nacrée. J'accepte volontiers ta loi. Rares sont les hommes qui, depuis notre rencontre, ont retenu mon attention. Tu es mon Dieu, mon étalon, mon antre retrouvé. Tu me montres la direction et je maintiens le cap sans effort, sachant tout au fond de moi que c’est une affaire de vie ou de mort. Je ne tangue plus, je vogue au gré de ton courant si lisse, si limpide, si rafraîchissant. Je vais sereine, confiante en la vie. Tant que je serai l'unique objet de ton désir, les choses et les êtres seront en leur lieu et place.

Malgré nos rapports privilégiés, je te sens attiré vers d'autres visages, d'autres jambes, d'autres chairs. Tu suis les femmes du regard, en voiture, dans la rue, au bistrot, dans les magasins. Tu joues au séducteur, au Casanova.



Au téléphone, ta voix prend des intonations chaudes que je ne te connais pas; tu ris d'un rire de gorge qui veut inconsciemment séduire, ce rire que tu réserves aux autres. Tu as des phrases imprudentes qui tuent comme « Je t'ai eue », « Il ne faut jamais dire non à une femme ». Alors, je retourne à mon chaos originel, je ne suis plus rien qu'un pauvre petite chose ratatinée dans un coin, qu'un accessoire. Tous mes sens sont à vif. La blessure est béante, incarnate, luisante et gorgée de sang, prête à suinter.

Est-ce ta tiédeur qui m'alerte? Je suis hypersensible. La moindre variation de température me met en émoi, me déséquilibre. Tu laisses traîner des traces ambiguës qui peuvent m'amener à supposer que... Surgissent les spectres de mon enfance, la peur d'être abandonnée, l'angoisse de la perte du cocon légitime, le sentiment tenace de n'être rien.

Dès lors, je traque le moindre indice que je m'empresse de collecter. Je collectionne ainsi le moindre brin de cheveu « étranger » que j'examine à la lumière du jour pour en percevoir le reflet. Je décrypte tous les petits papiers anodins que tu laisses traîner. Je contrôle tous les numéros de téléphone sibyllins. Je surveille régulièrement toutes les dépenses du mois. Je vérifie systématiquement toutes les adresses trouvées dans tes poches, dans ton cartable, sans oublier les tickets de parking. Je hume les slips, examine à la loupe les points de frottement des chemises, surveille la fréquence des changements. Je vais même jusqu'à expertiser sur les chaussettes tous les brins de laine qui s'y accrochent à l'ordinaire. Il est des fils bleu turquoise qui ont occupé mon esprit pendant longtemps. J'ai vainement cherché sur quel édredon exogène, sur quelle couverture ennemie, sur quelle couche traîtresse tu les avais récoltés…

Si je viens à trouver une adresse bizarre, je mène mon enquête. Je t'imagine affilié au Minitel rose, lançant des appels à la luxure sur le Web, rencontrant des poules de luxe, des créatures superbes, dans des hôtels parisiens quatre étoiles.

A Bangkok, tu te fais masser par les mains expertes d'une asiatique féline qui t'emmène au septième ciel. A Kyoto, tu rencontres des geishas enfarinées. A Cuba, tu fais « frotti-frotta » au son des maracas. Goûts éclectiques : les tendres à peine écloses, les « montées en graine » à l'éminent savoir-faire, les « entre-deux » odorantes. Toutes te conviennent pourvu qu'elles soient différentes de celle qui partage tes nuits depuis trop longtemps. Bref, tu bandes à longueur de journée pour toutes les femmes de la terre et j'en perds la raison. Mon monde, mes repères s'effondrent. Je ne suis plus qu'un esprit vengeur et destructeur à la fois. Alors je te harcèle. Je t'accuse de me tromper, bien que les indices soient souvent bien minces. J’invoque le faisceau de convergences, c’est cela, le faisceau de convergences aboutissant à une présomption de culpabilité ! Désormais, tous les jours, tu auras droit à ton lot d'invectives, de soupçons, de cris et de pleurs. Tu appréhendes de rentrer chez toi à présent. Je suis devenue une érhynie tyrannique qui détruit ton foyer. Je n'ai plus rien d'attirant. Tu me fuis comme la peste.

D'autres fois, tu essaies de me faire revenir à la raison, de me montrer que tu m'aimes, que mes soupçons se révèlent sans fondements, que je prends plaisir à nous torturer. Peine perdue. Je suis ailleurs, dans une autre logique, sur une autre planète, hors de ton atteinte.

Tu es désespéré, tu veux me retenir par tous les moyens, tu veux m'empêcher de sombrer, mais les mots ne font pas partie de ta culture profonde. Chez toi on se tait, on est secret, la parole est d'or. On ne laisse pas transparaître ses sentiments surtout envers une femme. S'ouvrir revient à perdre son identité de mâle, s'ouvrir c’est le propre de la féminité : « Oh labyrinthe de la solitude! » Alors tu t'exprimes comme tu sais si bien le faire, comme si cet acte magique en soi allait remettre les choses en place d'un coup de baguette, nous réconcilier avec nous-mêmes.

Violence, la mienne et la tienne en retour. Tu pleures, tu supplies, tu cognes tes poings contre les murs de notre chambre. Tu nies, tu nies, tu nieras toujours. C'est ta stratégie de défense, tu l'as choisie dès le début et tu t'y tiens; d'ailleurs, elle a déjà fait ses preuves. Tout a fini par se tasser avec le temps. Jamais je ne saurai la vérité, jamais tu ne reconnaîtras ta culpabilité. Tu penses que le doute bénéficie toujours à l'accusé. Je serai toujours condamnée à imaginer. Imagination tueuse, destructrice. Elles sont toujours plus jolies, plus jeunes, plus intelligentes, plus expertes, plus sexy, plus « tout » que moi qui ne vaux rien. Je l'ai toujours su. J'ai toujours su que cela finirait ainsi. Ma vie est un échec et te perdre est dans ma logique.

Des idées de meurtre me traversent l'esprit: « Je la trouve et je l'étrangle! ». D'autres fois je te menace de te couper la « zézette »avec le grand couteau de cuisine, dans ton sommeil. Tant et si bien que tu te méfies de mon coutelas à viande.

Je veux mourir, mourir à petit feu pour expier ma faute. Mourir comme les "caragolets* que Maman mettait dans la casserole remplie d'eau fraîche avant de les poser sur le feu vif. Je les observais sortir de leur coquille et s'étirer langoureusement dans l'eau traîtresse avant d'être irrémédiablement saisis.

J.G.RIquelme
In vivo.1997 Caragolets:petits escargots