Extrait de "Jeu et théorie du duende" (début de la conférence)

Dans toute l’Andalousie, du rocher de Jaen à la conche de Cadix, les gens parlent constamment du duende et ils le reconnaissent, quand il apparaît, avec un instinct très sûr. Le merveilleux cantaor* El Lebrijano*, créateur de la Debla*, disait : « les jours où je chante avec duende, je ne crains personne » ; la vieille danseuse gitane La Malena s’exclama un jour en entendant jouer un morceau de Bach par Brailowski : « Olé ! Cela a le duende ! », alors que Brahms et Darius Milhaud l’avaient ennuyée. Et Manuel Torres, l’homme le plus cultivé dans son sang que j’ai connu, dit, alors qu’il écoutait le nocturne du Generalife de Falla, cette splendide phrase : « Tout ce qui a des accents noirs a le duende ». Et il n’est pas de plus grande vérité.

Ces sons noirs sont le mystère, les racines qui se plantent dans le limon que nous connaissons tous, que tous nous ignorons, mais d’où nous parvient tout ce qui est substantiel dans l’art. Des accents noirs dit l’homme du peuple espagnol et il tombe d’accord avec Goethe, qui donne ainsi la définition du duende en parlant de Paganini : « Pouvoir mystérieux que tous sentent mais qu’aucun philosophe n’explique ».

Ainsi, donc, le duende est un pouvoir et non un acte, c’est une lutte et non une pensée. J’ai entendu dire à un vieux guitariste professeur : « Le duende n’est pas dans la gorge ; le duende monte de l’intérieur depuis la plante des pieds ». C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de faculté, mais de véritable style vivant ; c’est à dire de sang : de très ancienne culture, de création en acte.

Ce « pouvoir mystérieux que tout le monde sent et qu’aucun philosophe n’explique » est en somme, l’esprit de la montagne, le même duende qui prit dans ses bras le cœur de Nietzsche, qui le cherchait dans son apparence extérieure sur le pont Rialto ou dans la musique de Bizet, sans le trouver, et sans savoir que le duende qu’il poursuivait avait sauté des grecs mystérieux aux danseuses de Cadix ou au cri d’égorgé et dionysiaque de la siguiriya de Silverio.

Non, le duende dont je parle, obscur et ému, est le descendant de ce démon de Socrates, joyeux à l’extrême, de marbre et de sel qui le griffa le jour où il but la cigüe, et de l’autre petit démon de Descartes, petit comme une amande verte, qui, las des cercles et des lignes, s’en alla à travers les canaux pour entendre chanter les marins saouls.

Tout homme, tout artiste fera appel à Nietzsche, chaque marche qu’il gravit dans la tour de sa perfection, c’est grâce à sa lutte contre un duende, non contre un ange, comme il a été dit, ni contre une muse. Il est indispensable de faire cette distinction pour la base de cette oeuvre. (à suivre)

Tablao: estrade sur lequel dansent les danseurs de flamenco;
Cantaor : Chanteur de Cante Jondo : le Chant Profond du flamenco
Lebrijano : Andalou de Lébrija, province de Séville
Debla : incantation religieuse à une voix.
Siguiriya : A la fois chant profond et danse flamenca.
Silverio : Silverio Franconetti né en 1831 est le véritable créateur du cante Flamenco
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Traduction : J. G. Riquelme
8.10.2009
Note à l'attention de ceux qui cherchent la traduction du mot duende :

Au pluriel : les duendes : ce sont les lutins des contes fantastiques.

Au singulier :

On peut traduire par Sortilège, enchantement, charme, envoûtement, tout mot fort ayant trait à la magie : mais ceci ne vaut que pour celui, le spectateur, le lecteur, qui reçoit le duende.



Le duende dont parle LORCA est la flamme intérieure qui brûle tout créateur, qui fait surgir l'oeuvre d'art : LE FEU SACRE qui a un caractère magique car il n'est pas toujours au rendez-vous. Le feu sacré est la face lumineuse de la douleur. (ceci n'engage que moi)

Laurent Terzieff avait le Duende. Il était inspiré, habité lorsqu'il était sur les planches ...

  • jeu ici a le sens de fonctionnement.

à lire :

http://irenegayraud.wordpress.com/2009/10/01/jeu-et-theorie-du-duende-federico-garcia-lorca/