Philip Roth : Un homme (extrait)

Combien de temps pouvait-il contempler le flux et le reflux sans se rappeler, comme n'importe qui dans une rêverie littorale que la vie lui avait été donnée, à lui comme aux autres, fortuitement, et une seule fois sans raison connue, ni connaissable ?
... Mais combien de temps l'homme peut-il passer à se rappeler le meilleur de l'enfance ? Et s'il profitait plutôt du meilleur de la vieillesse ? A moins que le meilleur de la vieillesse ne soit cette nostalgie du meilleur de l'enfance, de ce corps, jeune pousse de bambou, avec lequel chevaucher les vagues du plus loin qu'elles se formaient, les chevaucher bras pointés, telle une flèche dont la tige était ce torse et ces jambes effilées, les chevaucher à s'en râper les côtes contre les galets pointus, les palourdes ébréchées, les débris de coquillages de la grève, pour ensuite se dresser, belliqueux, sur ses pieds, faire aussitôt volte-face, s'enfoncer flageolant jusqu'aux remous dans le ressac, plonger et nager comme un fou dans les brisants renflés, jusqu'à l'Atlantique vert qui s'avançait à sa rencontre, roulait vers lui irrésistible comme cet avenir, réalité obstinée et, s'il avait de la chance, arriver à temps pour attraper la grosse vague suivante, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la lumière rasante, brasillant sur les vagues lui dise qu'il était temps de rentrer. Il revenait pieds nus, trempé, plein de sel, la puissance de cette mer immense lui bruissant aux oreilles ; il se léchait l'avant-bras pour sentir le goût de l'océan sur sa peau rôtie au soleil. Avec l'extase de cette journée passée à se faire chahuter par les vagues juqu'à l'étourdissement, le goût et l'odeur le soûlaient ; Il s'en fallait de peu qu'il ne plante les dents dans son corps pour en arracher un lambeau et savourer son existence charnelle.

Philip Roth : Un homme
Editions Gallimard
Admirablement traduit de l'Américain par Josée Kamoun.

A noter : Philip Roth est mentionné régulièrement par la presse spécialisée pour le prix Nobel.