De quoi s' agit-il ? Houellebecq nous propulse 2000 ans après notre ère ou une secte recluse sur une île volcanique est dans l'attente de l'aboutissement de recherches - in situ - sur la réincarnation, secte calquée sur le modèle de fonctionnement des raeliens de triste mémoire. Rien que ça...
Le récit, monologue intérieur du personnage principal, se situe à plusieurs époques, au rythme de ses réincarnations, ce qui permet à l'auteur d'effectuer des flashs-back, jusqu'au vingtième siècle. J'admire l'habileté du procédé. Ainsi nous suivons l'évolution psychologique du personnage selon un récit non linéaire.
Au vingtième siècle Daniel est un amuseur public, dénué de morale, qui a fait fortune par une surenchère de provocations, en flattant les bas instincts du public. Il est désenchanté et porte un regard acerbe sur ce qu'il est devenu : un type "plein aux as" qui a su se vendre dans un monde qui ne trouve pas grâce à ses yeux. Loin s'en faut. Plus pessimiste que Houellebecq, tu meurs.
Son discours est terrible. Comme sur scène, l'auteur use de la provocation. Ses saillies sont dures à avaler. Houellebecq n'a aucun tabou, aucune retenue. Il nous tend le miroir de nos perversions : l'argent roi, l'abandon des vieux, le sexe à tout va, le culte effréné du plaisir. Et d'autre part, il se juge lui-même (son personnage étant son clone) sans bienveillance. Par contre ses attaques fusent tous azimuts. L'auteur traite de sujets très sensibles et sa position personnelle reste ambigüe. Premier ou second degré ? Je laisse le lecteur en juger.
Sur le fond, le personnage cherche éperdument l'equilibre primordial, à travers l'amour physique, avec sa peur du vieillissement, de l'affaissement des chairs et d'un monde occidental qui semble s'écrouler. Quand il croit l'avoir trouvé, il lui échappe irrémédiablement. C'est pourquoi il choisira de disparaître après s'être laissé séduire néanmoins par la thèse sectaire promettant la réincarnation libérée de tous les sentiments, source de nos malheurs.
Ce roman est l'histoire d'une quête éperdue du paradis perdu, quasiment d'ordre mystique, de la solitude profonde, de la peur tapie en chacun d'entre-nous, du désir ancré dans l'âme humaine, d'unicité.
On ne peut, malgré la rudesse du propos, que saluer un auteur de cette trempe qui détonne dans le paysage littéraire actuel. Il surfe sur la ligne rouge en virtuose, comme le bouffon du roi, certain qu'il était, de par sa nature et son statut, de son impunité. El duende.